Aerlinn et Brenã – Introduction

A l’autre bout du Monde connu, les bourgeons de l’Alda’naï’dane étaient en fleur. Depuis sa naissance, trois ans plus tôt, Aerlinn attendait et redoutait ce moment extraordinaire, qui marquerait son départ de l’Arbre, comme celui de milliers d’autres êtres féériques. Du moins si une fée le choisissait lui, au milieu de milliers d’autres prétendants. Et il avait du souci à se faire. Il n’était, du haut de ses vingt-quatre centimètres, ni le plus grand, ni le plus fort et encore moins le plus robuste des Fairies de sa génération. Et là où les autres arboraient des chevelures aux couleurs vives et des yeux pétillant de vie, la nature l’avait doté d’une chevelure argentée et d’yeux violets empreints de mélancolie. Même si les Anciens affirmaient que c’était le cœur des fées et non leurs yeux qui les guidait lors de l’Anirön’lé, Aerlinn savait qu’il ferait piètre figure. Et s’il n’était pas choisi ce soir, il finirait sa vie dans le tronc de l’Alda’naï’dane, deviendrait à son tour un Ancien et mourrait sans jamais avoir vu ce monde qu’il brulait de découvrir.

Les heures passèrent au milieu des festivités, des chants et des danses. Seuls les mâles banquetaient, alors que les femelles se préparaient. Certains faisaient de paillards commentaires sur la cérémonie à venir, d’autres buvaient plus que de raison; Aerlinn, lui, mémorisait chaque image de l’Arbre, chacune de ses feuilles, chacune de ses branches à l’écorce beige, chacun des lampions aux vitres colorées.

C’est peut-être mon dernier soir ici. Je veux me souvenir.

Le Temps défila ainsi, imperturbable, jusqu’à trente minute avant la mi-nuit, moment où la musique, les chants, les conversations et les rires s’éteignirent de conserve, faisant place à un silence révérencieux dont chacun connaissait la signification. Les feux s’éteignirent, mais l’obscurité ne tomba pas, bien au contraire. Les bourgeons de l’Alda’naï’dane se mirent à luire, puis à briller de plus en plus, jusqu’à ce que l’Arbre semble briller de mille feux aux teintes différentes, rouges, vertes, jaunes, bleues, blanches ou violettes. Et alors les bourgeons s’épanouirent sous les regards émerveillés, devenant fleurs dont le pollen scintillait en s’envolant au gré de la bise douce et tiède qui soufflait en cette nuit magique. Les Fairies se mouvèrent, chacun vers la fleur qui le séduisait, et il n’y eut aucune dispute, chacun séduit par une fleur bien distincte, sa fleur. Aerlinn prit place au milieu de ses congénères dans une fleur aux pétales blanches aux reflets irisés et au parfum de pluie d’été, sans qu’il n’eut l’impression de faire un choix. Les étoiles scintillaient au firmament, les lunes melaient leurs rayons en une lueur apaisante, le vent chantait dans les feuilles, l’instant était l’expression même de toute la magie, de toute la féérie, de toute la perfection de la nature.

Soudain, un bruissement d’ailes, puis deux puis mille, et les fées demoiselles prenaient leur envol. Toutes dissemblables et toute gracieuses, elles volaient loin au dessus des fleurs et des mâles, semblaient les observer, et parfois fondaient sur l’un d’eux, le rejoignait dans sa fleur qui se refermait sur eux. Tout autour d’Aerlinn, les couples se formaient, les fleurs se fermaient, promesse de vie dans parfois un, parfois deux, et jusque dans cinq printemps, où en émergerait un ou plusieurs êtres féériques nouveaux-nés. Aerlinn, lui, était encore seul. Il ne restait guère qu’une petite centaine de fées en vol, et il songea avec tristesse qu’il finirait surement sa vie en Ancien.

Quand soudain, il la vit.

Une chevelure aux reflets azurés qui brillait parfois comme du cristal. Une peau irisée. Des lèvres aussi fraiches que des pétales de rose. Des ailes aux teintes rouges, parfois très sombre, parfois translucide comme un rubis.

Son cœur cessa de battre quand elle le rejoignit dans sa fleur. Les pétales se refermèrent sur eux deux, les isolant dans une intimité à la lueur bleue, et leurs vêtements disparurent comme par magie.

Elle prit la parole, et sa voix évoquait l’eau cristalline d’un ruisseau:

« -Quel est ton nom? » demanda-t’elle, simplement, tendrement. Aerlinn respira un bon coup, son cœur allait éclater, s’emballer, pensait-il. Pourtant, il trouva la force de répondre, dans un murmure, la gorge sèche.

 » -Aerlinn. »

-Le chant de la mer. Ton nom est aussi merveilleux que le semble ton cœur, et aussi mélancolique. Je suis Brenã. Nous allons passer le reste de notre vie ensemble. »

Aerlinn plongea dans les abîmes de tendresse que formaient les yeux de Brenã, et elle sembla en faire autant dans les siens. Et alors, sans que l’un ou l’autre ne semble en prendre l’initiative, ils s’enlacèrent.

Ici, Brenã et Aerlinn s’aimèrent.

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